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LA PAIX ET LE DROIT DANS LA TRADITION ITALIENNE
Conférence Nobel faite à l'Institut Nobel norvégien à Kristiana le 25 août 1909, par Ernesto Teodoro MONETA.
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Messieurs le Président, le Vice-Président et Messieurs les Membres du Comité Nobel du Parlement Norvégien, Quand dans l’après-midi du 10 décembre 1907, j’ai reçu l’heureuse nouvelle, que les journaux publièrent aussitôt, du prix qui m’avait été décerné, par vous, Messieurs, la satisfaction fut générale en Italie, comme le prouvent les marques d’affection et d’estime qui m’arrivèrent de toutes classes de citoyens et de sa Majesté le Roi VICTOR EMMANUEL, en particulier, qui, dans son télégramme de félicitations pour cette haute distinction, renouvelait ses vœux ardents pour "le triomphe de la grande cause de la paix". De tant d’honneurs et de tant de manifestations publiques, les plus grands qu’un homme puisse désirer, je suis votre débiteur, Messieurs ; et trop court sera le temps qui me reste à vivre pour pouvoir vous témoigner, avec une activité renouvelée dans mon œuvre de propagandiste, mon impérissable reconnaissance. Votre choix a été d’autant plus agréable à mes concitoyens, qu’il me venait d’un pays que nous aimons tous, depuis très longtemps, pour son culte du vrai et du beau, pour ses institutions civiques et pour ses poètes et dramaturges : IBSEN et BJÖRNSON, qui sont actuellement en Italie parmi les plus admirés et étudiés. Ce sont eux qui ont rappelé l’attention de tout le monde sur l’admirable vie, pleine de vigueur et de sincérité, de ce merveilleux pays. Ce sont eux qui ont de nouveau évoqué vos courageux ancêtres, les Vikings, avec leurs petits bateaux, et leur courage indomptable, marins et guerriers dignes vraiment de la légende ; conquérants, non mercenaires, qui étonnèrent le monde par la hardiesse de leurs entreprises guerrières, quand la guerre était en honneur. Je dirai, Messieurs, sans l’ombre d’adulation, niais avec la profonde conviction d’exprimer sincèrement ce qu’on pense à l’étranger de vous et de votre pays (spécialement dans ma patrie, et vous savez que les étrangers en jugeant les choses d’autrui, souvent sont impartiaux et véridiques comme la postérité) je vous dirai, avec l’âme sincère, que votre vie civile contemporaine est, pour notre ère, aussi admirable que ce qu’ont été, à l’époque des guerres et des conquêtes armées, vos Vikings audacieux. C’est que votre race, trempée par la lutte quotidienne, voit d’un œil limpide la réalité qui évolue et repousse les vieilles routines. Elle ne se repose pas sur les usages qui n’ont plus leur raison d’être et renouvelle perpétuellement, suivant les besoins et les nécessités nouvelles. Voilà pourquoi votre pays est aujourd’hui à l’avant-garde du mouvement pacifique mondial. Votre Storting a été le premier Parlement qui a soutenu officiellement l’idée de l’arbitrage universel, qui a destiné des fonds pour l’Union interparlementaire et pour le Bureau de Berne, qui, dès 1890, a exhorté le roi à se faire promoteur des traités d’arbitrage entre la Norvège et les petits Etats, et le souvenir est encore vivant chez tous de la conquête récente de votre indépendance, poursuivie longtemps, au milieu des plus grandes difficultés, en donnant des preuves de bon sens et de sagesse, de prudence et de forte ténacité, obtenue enfin sans violence, sans effusion de sang, honneur éternel, à la fois, pour qui l’a obtenue et pour qui ne l’a pas refusée. Le pacifisme – comme nous l’avons toujours prêché et comme vous le prouvez par les faits – ne vise pas à détruire les patries, en les fondant dans le creuset du cosmopolitisme, mais à les constituer, si elles ne le sont pas encore, suivant la justice. In varietate unitas ! L’humanité future sera d’autant plus évoluée et heureuse que dans la société universelle chaque nation apportera des trésors d’aptitudes, de race, de traditions propres. Et maintenant, permettez que j’adresse un hommage respectueux à la mémoire d’ALFRED NOBEL, dont la dernière œuvre est la cause de ma présence parmi vous, Messieurs. Bien que Suédois, il a voulu que le choix et l’assignation du prix de la paix fussent du ressort du Storting norvégien, le premier Parlement en Europe, comme j’ai déjà dit, qui, par ses délibérations, a donné son appui à l’idée de l’arbitrage international. Le service rendu à notre cause, par NOBEL, fut immense parce qu’il a, lui, homme de science et d’industrie, toujours à la recherche de buts pratiques, détruit la vieille objection que la paix est une utopie irréalisable, apte seulement à séduire l’esprit et l’âme d’idéalistes sentimentaux. Après l’institution du prix Nobel pour la paix, les sarcasmes des sceptiques et des demi-savants académiques, cessèrent presque tout a coup, et, depuis ce moment, nos rangs s’augmentèrent de néophytes venus de tant de côtés divers: hommes politiques, industriels, négociants, banquiers qui, autrefois, se tenaient toujours éloignés, furent alors pleins de sympathie pour nos idées. Mais c’est au début de son existence que notre Société a dû surmonter les plus graves difficultés, quand, fondée pour combattre un nationalisme belliqueux que des politiciens impérialistes voulaient acclimater en Italie, nous fûmes dénoncés, par nos adversaires, comme des sans-patrie. L’accusation n’avait aucune consistance, par ce que mes amis et moi, avant de nous donner à la propagande pour la paix, nous avions pris part aux batailles de l’indépendance italienne, et en nous faisant les défenseurs de la paix et de la fraternité parmi les peuples, nous étions les fidèles interprètes des grands hommes qui avaient préparé et suscité notre révolution, en proclamant comme premier devoir de libérer la patrie, en pensant avec EMMANUEL KANT que, pour hâter le grand et bienfaisant progrès de l’humanité unie, il est nécessaire de reconstituer les nations dans leurs frontières naturelles. Notre révolution n’a pas éclaté tout à coup par une soudaine révolte du peuple, intolérant d’un régime tyrannique, mais elle a été la conséquence d’une longue élaboration intellectuelle et morale, faite par des hommes qui, au grand talent, joignaient les plus rares vertus de l’âme, poètes et philosophes, véritables éducateurs de peuples. Eux tous, en parlant de liberté et de patrie, enseignèrent que la liberté se conquiert en ne craignant pas la mort, mais qu’elle se conserve seulement en observant la justice et par des actes de vertu civile. J’étais jeune homme en Mars 1848; quand Milan, après avoir offert en vain "paix et fraternité" au gouvernement qui nous dominait, à condition que fût accordée à la Lombardie et à la Vénitie une représentation nationale, s’est soulevé avec les autres villes de la Lombardie. Pendant que le tocsin sonnait, on construisait des barricades; on combattait en faisant alterner les cris de joie avec les coups de fusils, le jet de tuiles et de briques des fenêtres. Cette lutte épique et merveilleuse, passée dans l’histoire sous le nom des "Cinq journées", si elle a montré la grande intrépidité de notre peuple devant le danger, elle a également mis en évidence son admirable générosité dans la victoire, qui a été exempte de représailles, même contre les agents de police les plus tristement connus. On avait combattu héroïquement, mais sans haine contre les pauvres soldats étrangers, obligés malgré eux de combattre par esprit de discipline; c’était pour nos combattants une véritable fête quand, en leur tombant dessus à l’improviste, il pouvait les faire prisonniers sans les blesser. Prisonniers et blessés furent tous traités d’une façon admirable. Des fenêtres de ma maison, où mon vieux père et mes frères n’étaient pas restés, j’avais vu tomber trois soldats autrichiens, frappés par plusieurs balles. Tous morts ils furent transportés dans une place voisine. Je les ai vus deux heures après; l’un d’eux respirait encore au milieu des râles de la mort. A cette vue, le sang se glace dans mes veines et une immense pitié me saisit. Dans ces trois soldats je ne vis plus des ennemis, mais des hommes comme moi, et avec une sorte de remords presque comme si je les avais tués moi-même, je pensais à leurs familles, qui faisaient peut-être en cet instant là des projets sur leur retour. Je sentis alors tout ce qu’il y a d’inhumain et de cruel dans la guerre, faisant ennemis, à leur préjudice réciproque, les peuples qui auraient tout leur intérêt à s’entendre et à être amis. Cette impression se renouvela plus tard plusieurs fois en moi, devant les blessés et les morts dans toutes les guerres de notre indépendance, auxquelles j’ai pris part. Je ne fus pas le seul à penser et à sentir ainsi. Au lendemain de la victoire populaire le gouvernement né de l’insurrection envoya un manifeste aux peuples de l’Europe, dans lequel il disait : "Le jour n’est pas éloigné peut-être, où tous les peuples, oubliant les vieilles rancunes, se recueilleront sous le drapeau de la fraternité universelle et, cessant toute dispute, cultiveront entre eux des relations absolument pacifiques, dont le commerce et l’industrie resserreront des liens solides. Nous attendons ce jour: libres, indépendants, Italiens, nous nouerons alors volontiers les liens de la paix fraternelle, même s’ils le veulent, avec les peuples qui forment actuellement l’empire d’Autriche". Ces vœux on pouvait presque les appeler l’héritage, ou, pour mieux dire, le développement d’une pensée civile qui, de temps à autre, s’élève de la vie italienne à dater de ses commencements, pensée qui fait du droit et de l’équité la base de la bonne harmonie sociale et de tous les rapports humains. C’est l’idée qui domine dans les rites communs des Etrusques, des Volsques, des Sabins, des Latins, quand au temple de Jupiter, sur le mont Alban, accouraient quarante-sept villes représentées par leurs magistrats. Ces premiers peuples italiens formaient des confédérations qui avaient pour seul but la défense contre les agressions des voisins et contre les impositions des municipalités coalisées, mais jamais l’offensive. La pensée qui resplendît dans les périodes les plus glorieuses de Rome républicaine, celle qui dans les douze tables consacre une des premières affirmations, quoiqu’imparfaite encore, des droits de l’homme, suscite la lutte entre patriciens et plébéiens, ces derniers désirant conquérir la parité des droits avec les premiers, tandis que les patriciens ne voulaient pas laisser échapper de leurs mains le gouvernement de la République, entrevoyant dès les premières victoires les plus grandes destinées de Rome. Ce fut une lutte qui ne dégénéra presque jamais en guerre civile, qui créa le tribunat, l’appel au peuple, la mise en accusation des magistrats abusant de leurs pouvoirs; lutte toujours dominée par un si grand amour de la patrie qu’elle suscita les plus grands prodiges d’héroïsme et de sacrifice, que le monde pourra peut-être égaler, mais jamais surpasser. Rome, gouvernée par un sénat toujours désireux d’étendre la domination de la ville, devint bientôt belliqueuse et conquérante. Mais il reste à son honneur le Jus des Féciaux, qui dérive des premières races italiennes, spécialement des Etrusques et des Sabins et qui fut appelé par Cicéron sanctissimum jus. Ce fut pour cette époque un véritable jus gentium, une haute affirmation des droits suprêmes de la justice, de l’équité et de la paix, qui concernait un droit surtout de la forme, mais qui, toutefois, constituait un grand progrès, soustrayant à l’arbitraire la procédure, qui est une si grande partie du droit. Gardien de ce droit était un collège de prêtres qui déclaraient la guerre, concluaient les alliances, mettaient en état d’accusation ceux qui avaient violé le droit des peuples, veillaient à la conservation de la paix, moyennant le respect des traités. Quand Rome devint omnipotente, après les guerres puniques, elle n’eut plus recours au Collegium Fetialium en le considérant comme une institution surannée superflue. Mais, si les armes ouvrirent la voie à l’empire du monde, si souvent les exploits des consuls romains et du sénat ne furent pas exempts de cruauté envers les villes, comme Numance, qui résistaient héroïquement, les premières et déjà énergiques protestations vinrent du peuple romain même. Les histoires de l’antique Rome; celle de Tite-Live de Dionys d’Alicarnasse, sont pleines de protestations et d’épisodes pour la résistance de la plèbe romaine contre la politique guerrière et conquérante du sénat; et ce sont les poètes et les philosophes latins qui appelèrent la guerre horrida bella ou bella matribus detestata. Mais, si les guerres, souvent injustes, portèrent Rome à la domination du monde, ce furent les vertus civiques et assimilatrices, jamais interrompues, qui la maintinrent et la rendirent utile à l’humanité. Derrière les légions venaient les négociants, les agriculteurs qui, à mesure que la conquête s’étendait implantaient les enseignes civiques, le nom, la langue, les institutions de la mère patrie sur le nouveau territoire; en assimilant une partie de l'esprit et des habitudes des peuples conquis, Rome leur communiquait son propre esprit, accueillant ainsi, dans une admirable fusion, tous les peuples, toutes les terres, toutes les civilisations, donnant enfin comme couronnement le droit de cité aux peuples italiens d’abord, puis à tous les peuples de l’empire. C’est ce qui explique la rapidité avec laquelle les provinces conquises étaient absorbées et romanisées, et comment la Rome impériale avec quelques légions, pouvait tenir assujettie l’immense population de son très vaste empire. Et si ce n’est pas sans quelque fondement que l’on a attribué à la splendeur de la conquête romaine l’aspiration postérieure à la monarchie universelle de quelque roi guerrier, il convient de rappeler aussi qu’au déclin de la république et au début de l’empire, ce fut Rome qui donna au monde la doctrine des droits de l’homme et des peuples. De cette doctrine, nous avons spécialement en Cicéron, le philosophe et le maître qui, devançant Alberico Gentile et Grotius, répandit les premiers germes du droit international. Cicéron est ennemi des guerres qu’une nécessité inéluctable n’a pas imposée : "Les querelles, dit-il, se résolvent de deux façons: avec la raison et avec la force; l’une appartient à l’homme, l’autre au brute; on ne doit recourir à la force que s’il est impossible de recourir à la raison". Il se montre plus large de vue qu’Aristote, qui justifiait l’esclavage et le croyait éternel jusqu’à ce que la navette eût pu marcher seule. "Sous l’habit de l’esclave (dit Cicéron) respire l’homme, qui n’est plus une chose, mais une personne qui loue ses services et qui a droit à un traitement honnête et à un salaire équitable". Il veut une justice égale pour tous les peuples ; "La vraie loi, affirme-t-il, est la juste raison, conforme à la nature; elle impose le devoir et défend la fraude, elle ne peut être différente à Athènes de ce qu’elle est à Rome". Ces idées ne sont pas réservées à Ciceron, car tandis que de la hauteur de sa pensée il s’élevait beaucoup au-dessus du monde éthique de son époque, Titus Lucretius Caro, le poète de l’épicurisme, opposait dans son poème sur le monde romain déchiré par les discordes intestines et par les horreurs des guerres, la placide tranquillité du sage qui, du haut du temple sévère de la science contemple les luttes insensées des hommes. Et quand Auguste eut mis trêve aux luttes, c’est tout une phalange d’esprits très élevés, Virgile, Horace, Pline, Sénèque et tous les stoïciens, qui exaltent la paix. Personne n’a peint les rapines militaires avec plus de rigueur que Virgile. Il est tout animé de l’esprit latin; il a l’orgueil de Rome, mais il en exalte la mission qui est de donner des règles de justice et la paix au monde. Ces idées de justice et de paix préludent au christianisme qui, prêchant l’égalité et la fraternité entre tous les hommes, fixe à Rome son siège principal. Après la chute de l’empire sous le fer des hordes barbares, l’idée de l’humanitarisme et de la paix ne périt pas en Italie, mais elle trouve son refuge et ses représentants dans l’Eglise romaine, qui se fait éducatrice des barbares mêmes, oppose à la cruauté des temps la loi chrétienne de l’amour, qui emploie presque toujours son autorité morale, la plus grande au milieu de la violence de l’anarchie débordante à cette époque, pour favoriser l’association libre et civile des peuples. Cet arbitrage international dans lequel, faute d’une loi commune, nous voyons aujourd’hui la meilleure défense de la paix, fut exercée par les meilleurs et les plus grands pontifes dans les premiers siècles du Moyen Age, censeurs, à cette époque, de l’injustice et de la corruption des grands, et défenseurs de la liberté des peuples. Les "trêves de Dieu" qui, à certaines époques de l’année, intervenaient quand la guerre était continuelle entre pays voisins, ou entre communes ou même entre fractions d’une même commune, furent aussi une inspiration bienfaisante de l’église romaine. Elles naquirent et se propagèrent à l’époque féodale, au milieu de l’aristocratie qui, au delà de nos montagnes, avait pour gloire de célébrer les événements, joyeux ou tristes, par des batailles et des massacres. Mais, lorsque les Papes devinrent souverains temporels par la donation de Constantin, et furent soucieux de leurs intérêts matériels plus que des intérêts moraux des peuples, ils perdirent peu à peu l’autorité qu’ils avaient auparavant, au grand bénéfice de la société et des peuples, exercée dans les choses civiles. Vers la fin de l’empire, surgissaient nos communes constituées en grande partie par l’élément romain (qui ne fut jamais suffoqué), par l’élément chrétien, et par le nouvel élément germanique. Ce furent les communes qui, pendant le Moyen âge, tinrent allumée en Italie la flamme de la liberté, en suscitant et en maintenant dans les citoyens le sentiment de la dignité humaine, en obligeant, pour la défense des chaumières, les seigneurs à abandonner les châteaux et à venir habiter parmi les libres citoyens dans les bourgades et dans les villes. Ce furent elles qui, pour défendre leurs droits devant l’empire, formèrent la "Ligue lombarde", avant la naissance de la ligue des villes hanséatiques, et qui, après avoir vaincu à Legnano l’armée de Barberousse, reconnaissait en lui, pour l’amour de la paix et comme le voulait le droit coutumier, le pouvoir impérial "sauf, disaient-elles, en la présence du Pape Alexandre III, l’honneur de l’Italie"; et, ajoutaient-elles, "nous ne consentirons jamais à nous dépouiller de notre liberté, héritée de nos pères et de nos ancêtres et que nous ne perdrons qu’avec la vie, préférant mourir plutôt que de vivre dans l’esclavage". Cet amour pour sa propre commune, fortifié par le sentiment religieux, pour lequel chaque commune voulut avoir un saint comme protecteur, s’il a servi à faire surgir en Italie une pléiade de républiques, toutes florissantes de commerce, d’industrie et d’art, alors que toute l’Europe était encore au pouvoir du féodalisme, la constitution d’un état unique et fort fut impossible en Italie, parce qu’aucun prince italien n’a pas trouvé le moindre appui dans nos peuples qui, plus que de la grandeur nationale, étaient soucieux de la liberté et de la suzeraineté de leur propre ville. Dante vit le danger et le dommage d’une telle division en communes jalouses et ennemies. Dans son poème attaquant les partis, il dit en vers immortels : –On a rendu l’Italie non più donna di provincia mais esclave de sectes cruelles et impitoyables –. Mais son œuvre magistrale, dans laquelle il mit les bases de ses doctrines qui, si on laisse de côté la partie vieillie, propre à son temps et à la métaphysique aristotélique, peuvent être appelées les règles de gouvernement et de vie de l’humanité Sous une loi; dans ce but, il voulait l’empire transféré à Rome, parce qu’il voyait dans le peuple romain les aptitudes les plus appropriées pour gouverner le monde. Le but de la civilisation, dit-il, est la mise en pratique de l’intellect possible de l’homme, c’est-à-dire, le développement de la plus haute puissance de ses facultés, aussi la paix universelle et les libres fonctions des corporations et des états sont coordonnées dans le but final de la corporation universelle. Traduisez ces paroles hautement philosophiques en langue vulgaire et vous verrez la voie tracée pour atteindre la paix et, en même temps, le plus grand perfectionnement universel. Je ne vous parlerai pas maintenant de Pietro Belli, ni d’Alberico Gentile qui, en fixant des limites et des règles à la guerre, précédèrent Hugo Grotius, et qui, en indiquant la paix comme but suprême, désiré par la civilisation, allèrent beaucoup plus loin que lui. Pour clore cette digression désormais trop longue, il me suffira de répéter ici avec un de nos éminents historiens et publicistes modernes, que "l’idée, le sentiment de tous les grands hommes politiques italiens a toujours été de prêcher: Paix, amour, union, concorde". Au déclin de la liberté et de la souveraineté des communes, par la rénovation de l’amour pour les lettres grecques et romaines, surgit la Renaissance qui, méprisant la politique et dédaignant les gloires militaires, fait de la souveraineté de l’esprit et du culte du vrai et du beau, la vie par excellence, et prépare la société des nations, dans la confraternité des hommes de science et de lettres. Mais cette vie toute intellectuelle, pacifique, accompagnée par la désuétude des armes, fut fatale pour l’Italie. Ce pacifisme anticipé, limité à notre seul pays, alors que dans les contrées voisines se consolidaient les grandes monarchies, avec les nouvelles armées permanentes, l’Italie fut de nouveau ouverte aux armées étrangères, d’où vint la domination tantôt de l’Autriche, tantôt de l’Espagne, dans les parties les plus belles et les plus riches de notre péninsule. Tandis que le présent avec ses contradictions et ses dangers nous préoccupe beaucoup, il paraîtra peut-être étrange que je vous aie parlé de l’Italie ancienne et du Moyen-Age, plutôt que de l’Italie actuelle, de ses forces, de ses desseins, dans la situation très compliquée de l’Europe contemporaine. Mais un regard vers le passé ne m’a pas paru inutile, car c’est au passé que s’inspirèrent les précurseurs et les premiers apôtres de notre révolution et que l’idée d’un ordre juridique sur toute la terre, poursuivie pendant le dernier siècle et à présent par les pacifistes d’Europe et d’Amérique, se trouve déjà dans l’histoire de Rome et chez nos plus grands penseurs. Rome païenne et Rome chrétienne font du droit national la base et l’échelon du droit des gens. C’est pourquoi le nationalisme, au nom duquel l’Italie s’est relevée, n’est pas jaloux, ni renfermé en soi, ni avide de terres étrangères, mais voit avec sympathie toutes les nations qui vivent et prospèrent dans la liberté, ou aspirent à la conquérir. Giuseppe Mazzini, après avoir fondé la Giovane Italia qui avait pour but l’unité et la liberté italienne, fonde à Berne, en 1834, d’accord avec des exilés allemands et polonais, la Giovane Europa, qui, suivant les instructions dictées par lui pour: les initiateurs, avait pour but ; "de constituer l’humanité de façon qu’elle puisse parvenir le plus rapidement possible, moyennant un progrès continuel, à la découverte et à l’application de la loi qui doit la guider". Plus tard il fonde un autre comité semblable avec Ledru-Rollin et avec d’autres exilés français, allemands et hongrois. Maintenant voulez-vous savoir ce qu’enseignait, dès 1852, dans la chaire de l’Université de Turin, le chef de l’école juridique italienne moderne, Pasquale Stanislao Mancini sur le nouveau droit des gens ? "L’humanité est le but (disait-il), il est essentiel que le genre humain parvienne à une organisation unique et complexe, lui permettant d’accomplir sa destinée sur la terre; mais dans le monde humain, il existe également un élément de diversité: les nations, au sein desquelles les puissances et les facultés individuelles, font leur éducation, se développent, la civilisation se perfectionne, l’empire du droit se réalise". Après le relèvement et la reconstitution de l’Italie, Mancini, aussi bien que les autres juristes, Corsi, Buzzati, Pasquale Fiore, au nom du droit national, ne se fatiguèrent jamais d’invoquer pour la défense de la paix et du progrès civil, la réforme et la codification du droit des gens, en un mot, l’organisation d’une justice internationale. Ce vœu de nos juristes, de nos hommes de loi, n’a pas été exaucé jusqu’ici, de sorte qu’une justice internationale est toujours le but élevé de nos congrès universels et de notre propagande. On doit, en grande partie, à l’école italienne le développement donné à l’étude du droit international dans presque tous les pays civilisés d’où naquit l’Institut de Droit international, auquel, justement, vous avez, Messieurs, accordé le prix Nobel, dans une des premières années de votre entrée en fonction. Mais, l’Italie a fait davantage. En attendant que la codification du droit international ait un commencement de réalisation, maintenant que nous avons déjà, à La Haye, un tribunal pour son application, l’Italie; en ce qui concerne le droit international privé, a introduit au lendemain de son unification, presque tous les principes de son école juridique dans la législation positive, en établissant, non seulement que "l’étranger est admis à jouir des droits civils attribués aux citoyens" (Article III du code civil italien) mais en concédant aussi que l’étranger dans ses rapports civils soit régi chez nous par sa propre loi nationale, précédant ainsi, en cette importante matière, les autres nations, en supprimant les différences dans les rapports civils entre nationaux et étrangers, et en fondant ainsi les règles de la doctrine sur les droits de la personnalité humaine dans les dispositions de la jurisprudence, la théorie dans la pratique, comme le prouve aussi la disparition de la peine de mort dans le code pénal, peine que l’Italie, la première et jusqu’ici encore seule entre les grandes nations, a définitivement abolie. On voit donc que l’Italie offre les meilleures conditions pour que le droit international privé (le plus sûr acheminement vers le droit public) puisse toujours plus se développer et se perfectionner. Ce n’est pas par vanité patriotique que j’ai rappelé ces faits, parce que le jour où l’union juridique des nations, suivie du désarmement relatif, sera proclamée par un parlement international, comme le désirent et l’espèrent avec nous tous les pacifistes, je pense que toutes les nations, la Norvège non moins que la Russie, l’Angleterre comme la France, pourront prouver qu’elles ont toutes contribué au grand événement, d’une façon ou d’une autre. Mais, j’avais le devoir de rappeler par des faits, que nos premiers éducateurs ne nous ont pas enseigné en vain que l’Italie devait renaître a une nouvelle vie, non seulement pour conquérir ses droits, mais aussi pour exercer ses devoirs envers les autres nations. Malheureusement, l’Italie doit aussi subir, comme tous les autres états, la dure nécessité des armements qui; de temps à autre, doivent être augmentés parce qu’ils sont jugés indispensables pour conserver la "paix dans cette situation, si pleine de contestations". L’anomalie de la situation est si étrange que l’on voit les alliés mêmes, se prémunir et s’armer l’un contre l’autre, mais la responsabilité de cette situation n’est pas attribuable à l’Italie. Parmi les nombreux exemples que je pourrais citer ici, pour prouver le sentiment fortement opposé à la passion et au culte de la guerre, existant dans l’âme italienne, qu’il me suffise d’en indiquer deux des plus éloquents. Le général Lamarmora qui fut le vrai représentant du vieux militarisme piémontais, étant chef du gouvernement en 1865, entama des négociations confidentielles avec la cour de Vienne, pour obtenir la cession de la Vénitie, moyennant le payement d’une somme de millions à établir; mais les premiers pourparlers n’eurent pas de suite, non pas, cependant, par la faute de Lamarmora. Le second, exemple est plus typique encore : Garibaldi, qui fut de nos jours la personnification la plus sublime du génie latin et de la valeur guerrière, le, lendemain de la bataille du Volturno, qu’il gagna le dernier septembre 1860, adresse aux puissances de l’Europe, comme dictateur de l’Italie méridionale, délivrée par lui, un mémorandum pour les conjurer de mettre fin aux guerres et aux armements ruineux, en s’unissant dans une confédération européenne. Avec la même main, qui peu avant maniait le glaive libérateur, il écrit que : "en nous faisant la guerre nous ne différons pas beaucoup des temps primitifs, quand les hommes s’entretuaient pour s’arracher une proie. Nous passons notre vie (alors comme aujourd’hui) à nous menacer continuellement et réciproquement, tandis qu’en Europe la grande majorité, non seulement des intelligences, mais de tous les hommes de bon sens, comprend parfaitement que nous pourrions bien passer notre pauvre vie sans ce perpétuel état de menace et d’hostilité, les uns contre les autres, et sans cette nécessité qui semble avoir été fatalement imposée aux peuples par quelque ennemi secret et invisible de l’humanité, de s’entretuer avec tant de science et de raffinement". Il terminait en exprimant le vœu que la France et l’Angleterre, mettant de côté les anciennes rivalités, en s’unissant, formassent la base de la Confédération européenne, espérant qu’autour de ces deux grandes puissances, se seraient bientôt groupées, toutes les autres nations de l’Europe. Le vœu et l’espoir que Garibaldi exprimait, de l’union de la France et de l’Angleterre, comme le premier groupe de la Confédération européenne, se sont réalisés; l’avenir dira si autour de ces deux nations se grouperont, peu à peu, toutes les autres. Incarnation du plus haut idéal, pensée mise en action à tous les instants de la vie, combattant dans cent batailles pour la liberté de tous les peuples, avec le même élan, Garibaldi, en 1870, quoiqu’ayant encore l’âme attristée par la cession à la France de Nice, sa ville natale, accourut avec ses compagnons à l’aide de la France abandonnée de toute l’Europe et cela après avoir assisté quelques années auparavant à Genève au premier "Congrès de la Paix et de la liberté" qu’il ouvrit par ces mots: "Toutes les nations sont sœurs, la guerre est par conséquent impossible entre elles. Italiens citoyens des autres patries, les hommes des autres Nations, citoyens de l’Italie, voilà le but que nous devons atteindre…." Ces sentiments de Garibaldi sont les mêmes que le peuple italien a manifesté dans les moments culminants de la révolution, mais je ne serais pas fidèle à la vérité si j’affirmais que dans les temps ordinaires ce sont les sentiments de la générosité de mes concitoyens; s’il en était ainsi, notre propagande pacifiste n’aurait pas été nécessaire et ne le serait pas actuellement. Il est arrivé au contraire qu’alors que Garibaldi est devenu l’homme que nous connaissons et admirons tous, parce qu’il s’était toujours inspiré, comme il l’a dit plusieurs fois lui-même : "aux grandes vertus et aux actions magnanimes du peuple romain", il y a eu en Italie une génération de patriotes qui, rêvant le retour impossible de la grandeur romaine, aurait voulu faire de l’Italie moderne, au lieu d’une nation des plus libres et des plus avancées, une puissance militaire de premier ordre. Pour commencer, ils auraient voulu annexer le canton Tessin; ensuite ils aspirèrent à l’empire d’Ethiopie et en avaient déjà battu les monnaies. Irrités d’avoir vu la France aller à Tunis, contrairement aux déclarations rassurantes qui avaient été faites encore la veille par le gouvernement français au nôtre, ils crurent qu’aidés par l’Allemagne, ils auraient pu faire la guerre à la France, et lui enlever Nice et la Corse. Ce fut alors que, nous, anciens garibaldiens, avec des patriotes de différents partis, tous amis de la France, nous constituâmes l’"Union lombarde de la paix", pour combattre la gallophobie insensée. En démasquant les mauvais agissements de semeurs de discorde, rappelant la dette de reconnaissance que l’Italie avait envers la France, en tenant des conférences, et en instituant des comités de propagande pacifiste dans les villes où le besoin s’en faisait le plus sentir, nous sommes arrivés à obliger le gouvernement de cette époque à modifier la marche de sa politique et à réduire au silence les journaux qui paraissaient avoir eu la tâche de creuser un abîme de haine entre notre pays et la France. Vous connaissez le résultat de notre œuvre. Depuis plusieurs années toute trace de gallophobie a disparu en Italie, pour ne laisser place qu’à un sentiment de chaude amitié pour notre voisine d’occident. On en a eu la preuve palpable en juin dernier, à l’occasion du cinquantenaire de la libération de Milan et de la Lombardie, quand, au milieu de la foule qui remplissait les rues, les places et les théâtres, partout vibrante au souvenir des événements politiques et des prodiges de valeur qui avaient délivré la patrie, les plus cordiales et unanimes manifestations furent celles faites en l’honneur de la France et de son armée – dont nous avions parmi nous les valeureux représentants – pour l’assistance généreuse qu’elle nous a prêtée dans cette mémorable campagne de 1859, et qui a si largement contribué à notre émancipation. Il est évident qu’un peuple qui, après un demi-siècle d’extraordinaires événements, pas toujours heureux, garde intacte et profonde la reconnaissance des bienfaits reçus d’une autre nation, ne peut être un peuple vulgaire, ni oublieux des devoirs qui le lient à la société, de toutes les autres nations. Cette société des autres nations n’existe pas aujourd’hui "politiquement, mais bien virtuellement, et, nous, Italiens, en avons senti les palpitations quand, frappés par l’immense cataclysme qui ensevelit Messine, Reggio et beaucoup de villages de la Calabre et de la Sicile, nous avons eu la consolation de recevoir de touchantes preuves d’affection et de prompts secours de toutes les parties du monde. Ce sont là les voix de l’âme humaine universelle, qui, malgré les barrières artificielles, créées par la raison d’état, attestent dans les jours de grande calamité, la bonté et la noblesse de la nature humaine. Ce spectacle d’immense pitié et de sympathie active, donné par cette noble Norvège, ainsi que par toutes les nations civilisées, envers notre pays, nous ne l’avons pas oublié dans les jours de notre jubilé patriotique. L’orateur des "Mille" même, le poète Abba, qui en présence du roi commémora à Rome le grand événement, en exprimant la pensée qui était et qui est commune aussi bien au peuple qu’à notre gouvernement, termina son discours en disant que l’Italie s’est relevée pour affirmer la mission de paix qui lui est assignée par son histoire et par sa position en Europe. Il est désormais connu même hors d’Italie que, dans ce pays, il n’existe pas un parti pour la guerre; toutefois il ne manque pas, même chez nous, spécialement parmi les militaires, des hommes qui, tout, en ne la désirant pas, ne seraient pas mécontents que la guerre vînt, dans l’espoir que les lauriers de la victoire qui manquèrent à l’Italie, lors des guerres d’indépendance combattues par les seuls Italiens, puissent maintenant venir couronner le front de l’Italie. C’est là l’idée d’un petit nombre de concitoyens qui est repoussée par tous ceux d’entre nous qui ont des sentiments humains et civilisés et contre laquelle proteste l’histoire de presque tous les peuples modernes qui ,sont devenus grands, prospères et respectés, bien que, dans leurs annales militaires, ils comptent plus de défaites que de victoires. Quand, par la vertu du peuple et la valeur des combattants, une nation a pu, en quelques années, abattant tous les gouvernements qui la tenaient asservie et divisée, accomplir un renouvellement qui, à d’autres nations aurait coûté plus d’un siècle; quand, depuis l’insurrection de la Grèce contre la domination ottomane, en Europe ou en Amérique il n’y a plus eu de guerres pour la revendication de l’indépendance nationale, à laquelle ne soient pas, accourus des Italiens pour combattre pour la liberté des peuples en signe de fraternité; quand dans nos batailles perdues à cause du manque d’organisation et par la faute des commandants en chef, comme les Prussiens à Jena et les Français dans la guerre de 1870-71, la valeur des soldats fut toujours remarquable, de nouvelles guerres ne sont pas nécessaires pour que le monde sache que si de nouveaux dangers pour l’indépendance et l’honneur national surgissaient, notre peuple et l’armée sauraient faire leur devoir jusqu’au bout. Les gloires auxquelles l’Italie, ainsi que toutes les autres nations modernes, doivent aspirer aujourd’hui ne sont pas les gloires guerrières. C’est une triste chose de penser que la paix qui règne en Europe depuis beaucoup d’années a besoin, pour se maintenir, d’armements toujours plus considérables qui, avec leur poids énorme, empêchent les peuples de se développer librement et complètement, et subsiste à la condition que des questions très sérieuses ne soient pas touchées, laissant même s'accomplir, après de vaines protestations, des abus de force qui ne se produiraient pas si le droit régnait. Il n’existe pas un homme de bon sens et de cœur qui, examinant cette situation n’en voit pas les graves dangers et ne sente pas un frisson courir dans ses veines, en pensant à la terrible conflagration qui pourrait se produire, si l’on tardait encore longtemps à chercher le remède. Nous avons grand besoin qu’un rayon de vérité et d’amour descende sur les trois ou quatre hommes qui sont aujourd’hui les arbitres de la paix et de la guerre, pour qu’à la trêve armée succède une paix féconde en justice et en bien-être pour l’Europe. Souvent, après que Mouravieff, chancelier de l’empire russe, au nom du tsar Nicolas, mû, celui-ci par une géniale inspiration, adressait sa célèbre circulaire aux puissances pour les inviter à une conférence qui avait pour but le désarmement et la paix, on a cru le grand jour proche de la proclamation de la paix universelle. L’échange fréquent de visites qui a eu lieu pendant ces dernières années entre les souverains d’Angleterre, d’Allemagne, de Russie et le président de la République française, le rapprochement tenté plus d’une fois entre l’Allemagne et la, France, les démonstrations d’amitié faites aussi bien en Angleterre qu’en Allemagne pour dissiper les nuages de soupçon et d’inimitié que des préoccupations malsaines soulèvent de temps à autre nous ont démontré les excellentes dispositions qui sont dans l’âme des chefs d’état aussi bien que dans les populations, donnaient à nos espérances une consistance positive et forte. Mais aussitôt après, le nationalisme ombrageux, orgueilleux, arrogant et provocateur faisait sentir sa voix ingrate et l’étape vers une paix générale, qu’on croyait déjà avoir gagnée, semblait reperdue. En sera-t-il toujours ainsi? Le jour annoncé par le prophète, dans lequel une nation ne portera plus les armes contre l’autre et les lances et les épées seront transformées en instruments agricoles ne viendra-t-il jamais? Est-ce donc en vain que Jésus de Nazareth vint au monde annoncer la paix et la fraternité entre les hommes et mourut sur la croix pour qu’un jour tous les hommes se reconnaissent amis et frères? Quand je pense que la révolution française, qui devait réaliser dans l’accord des nations l’idéal de la paix, de l’égalité et de la fraternité, déchaîna deux ans après la déclaration des droits de l’homme, une telle tempête de guerre comme le monde n’en avait plus vu depuis Attila, quand je me rappelle que deux ans après la fondation de la "Société des amis de la Paix", en France, qui fut saluée par des paroles de chaude sympathie par des hommes de lettres, des hommes politiques et par des associations ouvrières de France et d’Allemagne, vint la guerre franco-allemande, si désastreuse pour la France, mais aussi pour la cause de la paix dans toute l’Europe, et que je me souviens que notre vénérable maître, Frédéric Passy, ne fut pas élu par ses électeurs peut-être à cause de son grave tort de s’être fait l’apôtre le plus fervent de la paix entre toutes les nations, et quand je vois qu’aucun des plus éminents pacifistes n’a jamais été appelé à la direction d’un gouvernement ou de la politique étrangère, quand je vois que le Pape, le Vicaire du Christ, sur la terre, comme il s’intitule, reste renfermé comme un prisonnier volontaire dans le Vatican, pour protester contre la perte du pouvoir temporel, mais que, sa parole, comme celle de ses derniers prédécesseurs ne s’est jamais faite entendre, ou trop tard, ou trop faiblement, quand elle aurait dû surpasser toute autre dans l’accent de l’amour, et de la douleur d’un vrai chrétien, pour conjurer les guerres au moment où elles allaient éclater, et quand je vois que, sauf de rares exceptions, les poètes, pour devenir célèbres et populaires, chantent les massacres guerriers, ou les vertus les plus sublimes resplendissent toujours sous les drapeaux nationaux et toute la cruauté se trouve dans le camp ennemi, pour maintenir ainsi le mépris, la haine et l’inimitié entre les peuples pensant et me rappelant tout cela, oh! je vous confesse que j’eus moi aussi des moments de découragement, assailli par le doute que l’idée à laquelle j’ai donné et à laquelle je donne depuis longtemps toutes les heures et toutes les énergies de ma vie, ne fût qu’une illusion de mon pauvre esprit, un rêve comme "L'utopie" de Thomas More ou comme la "Ville du Solezi" de notre Campanella. Mais ce furent des moments fugitifs! Aussitôt après je me disais que si le travail pour un avenir de paix et de justice, de progrès continuel et de travail fécond et utile pour tous les hommes et pour tous les peuples était vraiment une illusion, ce serait cependant une illusion si divine que la vie vaudrait la peine d’être vécue et qu’il serait beau de mourir pour elle. Mais, ce n’est pas une illusion; je le sentais au-dedans de moi, et l’histoire de l’évolution humaine, ainsi que l’expérience de chaque jour, me le confirmaient. Les idées justes, qui trouvent leur sanction dans la conscience des bons ne meurent pas; par conséquent, elles sont des réalités et des forces, mais ce sont des réalités et des forces dans la mesure où ceux qui les professent savent les faire valoir. C’est donc de nous, de notre jugement et de notre constance qu’il dépend que l’idée de la paix mette chaque jour des racines plus profondes dans l’opinion publique, jusqu’à ce qu’elle devienne une conscience vive et active de tout un peuple. Ce que de nos jours beaucoup de faits ont malheureusement trop démontré, c’est que la paix universelle, que nous préconisons est encore très éloignée, et en présence de la cupidité renaissante des terres d’autrui il n’est plus permis aux pays faibles de se fier aux pays forts. Avoir les poudres sèches et être toujours prêt à la défense, voilà aussi pour l’Italie la dure nécessité du moment présent. Je ne crois pas qu’il existe actuellement en Europe, un gouvernement qui nourrisse des desseins de guerre, mais des moments peuvent arriver où celui qui y pensait le moins pourrait y être entraîné par la fatalité des circonstances. Nous en avons eu un grand exemple dans la France, en 1870, où un mois avant la guerre, personne n’y songeait ni l’aurait imaginée, mais quand on la vit arriver, personne ne sut l’arrêter. Une chose, en attendant, semble certaine, c’est que les alliances actuelles se font et se maintiennent non pour la guerre, mais pour la paix, la preuve se trouve dans le fait qu’une nation appartenant à un groupe déterminé d’alliances peut nouer et maintenir des rapports de bonne amitié avec des nations qui font partie d’un autre groupe, sans que les alliés protestent ou s’en plaignent. Certainement il existe encore beaucoup de personnes dominées par de vieux préjugés dans lesquelles, sous le vernis de l’homme civilisé, on retrouve le barbare qui dans l’étranger voit l’ennemi et dans la guerre une bonne spéculation. C’est à nous pacifistes que revient la tâche de découvrir leur mentalité arriérée, en montrant au peuple ce qu’est la guerre dans sa réalité et combien de larmes, combien de sang, combien de tortures coûtent aux pauvres populations, les lauriers des victoires. Entretemps, la situation de l’Europe est tellement embrouillée, les anciennes rancunes entre quelques pays sont encore si vives que personne ne peut se porter garant de l’avenir. Il est cependant bien étrange qu’alors que nous voyons que des hommes de science, d’audace, ont réussi à vaincre les résistances des vents et à fendre l’air sur des ailes artificielles, parmi les hommes d’état aux vues larges, qui ne manquent pourtant pas dans les différents pays, il ne s'en soit pas trouvé jusqu’ici un seul qui ait su dominer les résistances que les mauvaises passions et les intérêts antisociaux coalisés opposent à la marche fatale des nations vers le but commun de la paix, de la justice et du bien-être. Je ne sais ce que feront aujourd’hui, demain ou plus tard, les gouvernements des principales puissances, pour trouver une issue à une situation dont ils reconnaissent eux-mêmes les défauts, l’instabilité et les dangers. Je ne puis pas non plus prévoir quel gouvernement et quelle politique peut préparer à notre pays le changement alternatif des partis dans l’action parlementaire, mais je puis cependant vous dire une chose certaine; parce que je connais assez l’âme de notre peuple, c’est que l’Italie jamais ne portera ses armes et son influence au service des causes condamnées par la conscience des hommes libres qui ont le sens de la justice et des conditions du progrès universel. Un passé récent, est une garantie pour l’avenir: quand en 1870 par un sentiment très, chevaleresque, Victor Emmanuel Il qui était, pourtant un roi très populaire, aurait voulu porter cent mille hommes de renfort à l’armée de Napoléon qui faisait la guerre à la Prusse pour empêcher l’unification de l’Allemagne, notre peuple s’y opposa tout entier et les cent mille soldats restèrent en Italie. Plus tard, quand le gouvernement de Crispi paraissait vouloir faire la guerre à la République française, la voix de notre Cavallotti au nom de toute la démocratie italienne et des amis de la paix, cria que pour pouvoir traverser les frontières de la France les soldats italiens auraient dû passer sur nos corps, et le ministre a dû donner une direction différente à sa politique, ce qui rendit cette guerre impossible. Quelques années après, ce même ministre aurait voulu envoyer une armée entière en Afrique pour relever le prestige de nos armes compromises, suivant les militaristes, par la malheureuse bataille d’Adua, mais il dut abandonner le pouvoir parce que le peuple menaçait une révolution, si cette guerre insensée et injuste avait été continuée. Je ne veux pas taire cependant que si notre peuple a beaucoup de bonnes qualités, il est aussi très impressionnable et impulsif, et comme quelques-uns de ses agitateurs ne le sont pas moins, il est arrivé quelquefois qu’une partie, spécialement la jeunesse des écoles, a éclaté en manifestations irréfléchies qui auraient pu compromettre nos bonnes relations avec des états voisins. Mais, ce furent des agitations auxquelles la majorité du pays est toujours restée étrangère, et provoquées non par des pensées de revanche ni pour répondre à des provocations; mais presque toujours par suite d’injures et d’offenses souffertes par des Italiens de l’autre côté des frontières de notre royaume : "le sang n’est pas de l’eau". Messieurs, vous saisissez déjà la conclusion de mon discours. L’Italie venue la dernière et la plus petite parmi les grandes puissances, a porté dans la vie des nations sa part d’idées politiques, juridiques et morales, saines et fécondes, qui furent sa boussole dans les jours sombres et orageux, et qui feront sa force, sa gloire, et la raison de son existence dans les temps à venir. La révolution italienne s’est faite pour réaliser, avant tout, la liberté et l’unité de la patrie et, ceci obtenu, pour inaugurer dans le monde, avec les nations les plus libres et les plus civilisées, une ère nouvelle de, paix, de justice et de coopération communes dans toutes les œuvres de civilisation. Jusqu’ici le premier but seulement a été atteint; pour y avoir contribué Victor Emmanuel Il qui était roi du petit Piémont, ceignit à Rome la couronne d’Italie. Il reste a réaliser l'autre idéal. Si le Roi Victor Emmanuel III (qui a bien mérité de la civilisation en fondant "l’Institut International d’Agriculture" qui, dans l’avenir économique du monde, donnera certainement des fruits utiles à tous) prêtera, son appui à l'accomplissement de la révolution italienne en ce qui concerne le rôle de l'Italie dans le monde, il attirera de nouvelles gloires à lui et aux siens et augmentera les liens d’affection entre lui et son peuple. "Toujours en haut les cœurs et toujours pour la liberté, pour la justice et pour la paix des peuples", voilà la devise avec laquelle les peuples et les souverains peuvent affronter toutes les bourrasques et tendre à des buts plus élevés. Je parle ici sans mandat, mais comme un homme qui a suivi de près (quelquefois comme un des derniers acteurs) toutes les phases de la Renaissance politique de son pays, et qui a senti, dans les moments suprêmes de notre épopée nationale, les vibrations de l’âme italienne. Messieurs, en ce moment, le plus solennel de ma vie, devant vous, citoyens et représentants de cette illustre Norvège, qui a donné à toutes les nations, grandes et petites, l’exemple de la manière avec laquelle peuvent être obtenues, sans violence, les plus grandes conquêtes civiles en vue de l’idéal de patrie et d’humanité au nom duquel l’Italie est parvenue à sa 30ème année d'existence, au souvenir de la longue liste de héros et de martyrs qui pour cet idéal périrent sur les champs de bataille, dans les prisons et sur l’échafaud j’affirme hautement ici, comme sceau à mon discours, que l’Italie ne manquera jamais aux engagements pris devant le monde, d’être, une fois libre et arbitre de son sort, un élément d’ordre et de progrès, de pacification et de civilisation en Europe. Oui, j’en suis profondément convaincu, elle n’y faillira jamais, parce que de l’Italie on peut dire ce que votre grand Ibsen disait de notre pays : "Après avoir lourdement dormi, Source : Les Prix Nobel 1909, Oslo, 1910, pp. |