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DOCUMENT SOURCE
Source : Léon Bourgeois, Le traité de paix de Versailles, Paris, 1919
Introduction à l'étude du traité
Avons-nous besoin de dire dans quel esprit votre Commission a abordé et poursuivi l'étude du Traité de paix qui vous est soumis ? Ecartant résolument toute autre pensée, elle n'a obéi qu'au sentiment supérieur qui, pendant la guerre, a animé la France tout entière. Elle ne s'est posé que deux questions : ce traité assure-t-il les droits de la France et assure-t-il la paix du monde ? En d'autres termes, établit-il, non une paix semblable à toutes celles du passé, c'est-à-dire une paix incertaine et sans durée, ou bien, au contraire, la paix, la paix véritable, définitive, garantissant l'honneur et la sécurité, de la Patrie et fondant le régime du droit dans l'humanité ? C'est une telle paix que veut la France, c'est la seule qui soit digne d'elle. Cette paix nous la devons, les Alliés et nous, à ces soldats sans égaux dans l'histoire, dont nous saluions, il y a quelques jours, les drapeaux sur la route du triomphe ; nous la devons à tous ceux qui se sont sacrifiés pour assurer cette victoire et qui n'ont pas eu la joie de la connaître ; nous la devons à ceux qui, pendant ces cinq années, ont souffert de mille souffrances dans nos provinces envahies et dévastées, à ceux qui pleurent leurs pertes inconsolables, aux innombrables orphelins qui ne sauront que plus tard la gloire du nom que leur ont légué leurs pères. Et nous la devons aussi à tous ceux qui, dans le passé, ont travaillé à la grandeur de la France, ont souffert de ses désastres, ont eu la volonté de les réparer ; à tous ceux, surtout, qui, depuis 1870, ont vécu dans le recueillement et dans l'espérance, dans le travail et dans l'attente et qui ont eu foi dans cette justice, immanente, dont Gambetta, dans une parole prophétique, avait promis l'avènement. Et parmi eux, au-dessus de tous, nous la devons à ces fils indomptés de l'Alsace et de la Lorraine qui, lorsque l'éclair de nos baïonnettes a illuminé la ligne bleue des Vosges, se sont levés, unanimement dans un incomparable élan de ferveur et de vénération pour saluer l'image de la France revenant enfin vers eux plus grande et plus belle encore après avoir été tant attendue et tant pleurée. Ce sont ces hautes pensées qui inspireront notre examen du Traité de paix ; nous en écarterons tout esprit de parti. Les critiques et les éloges qui, au cours des négociations n'ont pas manqué de se produire, sont pu être trop souvent déterminés par des considérations de politique intérieure. Nous ne voulons pas connaître ici ce qu'on a appelé les opinions de combat. Nous aborderons notre étude, en toute conscience, avec cette sérénité d'esprit qui, suivant l'expression du Président de la Commission de la Chambre, s'impose à nous "alors qu'il s'agit pour la France d'apposer au bas de ce traité une signature qui a toujours équivalu à un serment". Pour juger le Traité au point de vue des intérêts et de l'honneur de la France, ne cherchons pas à comparer les avantages que telle ou telle des nations alliées compte retirer de la paix. Essayer de faire naître entre, les nations qui ont, avec une égale loyauté et une inébranlable volonté commune contribué à la victoire sans peser à chaque instant les sacrifices plus ou moins douloureux qui leur étaient demandés, c'est jeter, entre elles, comme une sentence, d'inquiétude, c'est risquer de compromettre dans cette, admirable solidarité, sans laquelle la victoire finale n'aurait pu être obtenue. Pour maintenir la paix du monde, il faut maintenir l'indissoluble unité entre les Alliés ; c'est ainsi qu'ils ont gagné la guerre, c'est ainsi seulement qu'ils gagneront la paix. Lorsque certaines critiques s'élèvent contre telle ou telle partie du Traité, nous ne devons pas oublier que certaines concessions réciproques ont dû être faites à cette idée- supérieure. Toute œuvre humaine, du reste, est imparfaite et tout grand traité international, alors qu'il s'agit surtout d'une convention règle le sort de presque tous les Etats de la terre, ne peut se concevoir et se conclure sans certains sacrifices, dont la balance totale permet seule un équitable jugement. La méthode la plus sûre, pour établir ce jugement, est d'abord de comparer la situation de la France d'hier à celle de la France d'aujourd'hui. Qu'était-elle en 1914 à la veille de la guerre? Que va-t-elle être demain, après la victoire, et après la paix ? Ce qu'elle est aujourd'hui, au point de vue moral, dans l'estime et l'admiration du monde, nous n'avons pas à nous le demander. Qui oserait en douter, après avoir vécu, devant l'Arc de Triomphe, la journée de notre 14 Juillet ? Dans la lumière radieuse de cette matinée où tout un peuple n'avait qu'un seul cœur, ne nous semblait-il pas que s'amenait le groupe de Rude et que la Marseillaise, entraînant après elle l'âme des volontaires, prenait son vol au-dessus de la marche triomphale de nos drapeaux, de nos chefs et de nos soldats ? La grandeur de la France n'est jamais apparue plus souveraine que dans ce défilé des armées, où, pour rendre hommage à ces soldats de France qui avaient supporté le poids le plus lourd, subi les plus grandes souffrances, et donné la mesure de l'héroïsme le plus éclatant, les drapeaux de vingt peuples semblaient s'être assemblés de tous les points du monde pour faire cortège aux trois couleurs de notre Nation. Et bien ! le Traité donne-t-il à la France, dans le monde de demain, la place que l'humanité elle-même semble lui avoir assignée ? En cette année 1919, sa force est-elle plus grande, sa sécurité est-elle mieux assurée qu'elle ne l'était il y a cinq ans ? Les risques d'une agression qui, pendant un demi-siècle, n'ont cessé de peser sur elle, ont-ils fait place à une sûreté définitive qui lui permettra de se livrer en toute confiance au développement de sa prospérité intérieure et au pacifique rayonnement, de son génie ? Obtient-elle les restitutions pour lesquelles, au nom du droit violé, elle n'a cessé d'élever son invincible revendication ? Elle ne peut, hélas ! songer à l'intégrale réparation de toutes les pertes qu'elle a subies ; il en est qu'aucune force humaine ne peut lui rendre. Il est des deuils inconsolables, il est des souffrances que rien ne peut faire oublier : rien ne lui rendra ses morts, rien ne rendra à ses innombrables blessés et mutilés les forces qu'ils ont perdues ; rien surtout ne pourra lui rendre ce que portait de promesses d'avenir cette ardente jeunesse qui, puisqu'elle renfermait tant de héros, comptait certainement toute une élite d'hommes de pensée et d'action, même peut-être, d'hommes de génie qui, tous, étaient prêts à conduire la Patrie sur les routes glorieuses d'un avenir digne de son passé. Mais, au moins, tout ce qui est matériellement réparable sera-t-il réparé et l'Allemagne subira-t-elle les charges que lui imposent sa criminelle entreprise et ses procédés systématiques d'odieuses destructions ? En un mot, tout est-il prévu pour que soit déjoué l'abominable calcul qu'avait fait l'Allemagne, d'exterminer la race et de rendre stérile la terre de France, et tout est-il prévu pour que ses ressources soient, pendant le temps nécessaires, obligatoirement réservées à la remise en état notre production et au légitime essor de notre prospérité ? Enfin les idées de justice et de droit, pour lesquelles nous avons combattu et qui font, elles aussi, partie du patrimoine national, sont-elles par le Traité, et non pas pour nous seulement mais pour le monde, assurées de triompher dans l'avenir et de le préserver des retours de la force et de la barbarie ? La paix est un bienfait souhaité par tous les hommes, mais il n'y a pas de paix véritable si elle n'est fondée sur le droit. Le jour où fut signé l'armistice du 11 novembre 1918, sur tous les points du monde, une même pensée se formula dans tous les esprits : " Le droit a triomphé ". Quel droit ? Celui que la France a conçu et défini depuis la Révolution de 1789, que n'a cessé de développer l'effort de la démocratie, celui qu'ont enseigné ses philosophes, qu'ont chanté ses grands poètes, celui pour lequel ses armées combattaient déjà, il y a plus d'un siècle, sur les Alpes et sur le Rhin et pour lequel elles ont encore, depuis, livré tant de batailles. C'est la doctrine qui proclame que les peuples ne sont pas des choses, qu'ils ont seuls le droit de disposer d'eux-mêmes. Il y a une nation quand il y a une âme commune entre les hommes d'une même terre, une volonté de persévérer dans la vie collective qu'ont vécue leurs pères et qu'ils entendent à leur tour léguer à leurs enfants. Mais il n'appartient pas à des chefs d'Etat de se prétendre maîtres du sort de leur peuple, et d'interpréter à leur gré la volonté de la nation. Il faut que les nations soient pourvues d'institutions représentatives qui permettent de les considérer comme responsables elles-mêmes des actes de leur Gouvernement. Quelle que soit la forme de ce Gouvernement, c'est à la nation elle-même, par sa représentation libre et souveraine, qu'appartient le dernier mot. Ce sont les peuples qui expient les fautes de leur histoire ; à eux seuls il appartient de régler leur destinée. Pour que l'indépendance et la sûreté de toutes les nations, petites ou grandes, mais égales en face du droit, soient garanties contre toute violence, il faut encore que, chez chacune d'elles, dans sa Constitution et sa vie intérieure, la règle de liberté et d'égalité sous le droit soit déjà reconnue et pratiquée. La liberté et la paix au dedans sont les conditions de la paix et de la liberté au dehors. L'ordre, s'il est autre chose qu'une tyrannie, doit être l'expression vivante de la justice elle-même. Il n'y a d'ordre vrai entre les hommes que si leurs consciences à tous se sentent, se savent soumises également, uniquement, aux règles du droit. Le contrat, librement consenti et localement exécuté, est la base de toute paix dans la Société des hommes ; le respect des traités est la base de toute paix dans celle des Nations. Si les Peuples ont un droit égal de disposer d'eux-mêmes, ils ont un devoir égal à respecter, la volonté des autres peuples et la disposition que ceux-ci entendent faire de leur destinée, et cette obligation s'étend à l'indépendance économique de chaque nation, liberté aussi nécessaire que la liberté politique. Toute entreprise d'un Etat contre l'indépendance, politique ou économique, contre la souveraineté d'une Nation, créant un trouble dans l'ordre nécessaire du monde, est une violation du droit. S'il y a contestation entre deux Etats sur l'étude de leurs droits, le principe général que nul ne peut se faire justice à soi-même est vrai entre les Nations comme, dans la cité, entre les hommes. Il doit y avoir une autorité impartiale, élevée au dessus des contestants, une institution internationale chargée de dire où est le droit et d'en assurer le respect. L'obligation de résoudre par un règlement pacifique les conflits internationaux est la loi première de la Société humaine. De même qu'à l'intérieur des Etats, l'organisation de la justice a contenu et réprimé dans une large mesure les puissances du mal, de même cette organisation contribuera à arrêter l'action des puissances du mal entre les nations. La force ne disparaîtra jamais du monde. Mais les forces des Etats peuvent, comme celles de la nature elle-même, être captées et disciplinées ; au lieu d'être lancées les unes contre les autres, au hasard de tous les conflits, pour la destruction mutuelle, ne peut-on les associer pour le bien commun sous le joug de la justice ? Il faut faire de la force la servante et la gardienne du droit. Telles sont les idées qui ont, depuis la Révolution de 1789, malgré certains retours en arrière, presque toujours inspiré la politique de la démocratie française ; c'est vers elles qu'aux Conférences de La Haye, elle a nettement orienté son action internationale ; ce sont ces mêmes idées dont elle espère aujourd'hui que la Paix de 1919 assurera enfin la réalisation. C'est bien le même droit des nations qu'avait en vue M. le Président Wilson, lorsqu'il adressait aux Etats belligérants le message historique du 8 janvier 1918 et auquel une adhésion unanime fut donnée par les Alliés et enfin par les Empires centraux eux-mêmes à l'heure de l'armistice. Reportons-nous aux quatorze propositions du message. Si l'on en dégage les dispositions spéciales qui s'appliquent à l'avance , à la situation de tel ou tel des Etats, voici les principes essentiels qu'elles offrent à l'acceptation du monde. Il faut que le sort de chacune des nations engagées dans la guerre, les limites de leurs territoires, les conditions de leur indépendance, soient fixés sur la base du libre consentement des peuples eux-mêmes ; il faut que la paix soit conclue au grand jour et que les traités secrets soient définitivement abolis et interdits ; il faut que la liberté des revers soit assurée ; il faut que la liberté des transactions commerciales soit également garantie à toutes les nations ; il faut que les armements soient réduits à la limite strictement exigée par la sécurité intérieure. Il faut que dans les revendications coloniales, les intérêts des populations en jeu pèsent d'un même poids que les revendications équitables des Gouvernements. Enfin, si ces principes de droit sont reconnus dans le traité de paix imposé par les nations victorieuses, il faut qu'une organisation internationale, une Société des Nations, soit instituée pour assurer l'application de ces principes et en garantir à jamais le respect et le développement. On voit que, sur les principes généraux du droit nouveau comme sur les règles essentielles de ses applications, il y avait plein accord entre les propositions concrètes du Président des Etats-Unis d'Amérique et cette doctrine française dont nous avons retracé les grandes lignes. Le Traité du 28 juin nous apporte-t-il la réalisation de l'idéal entrevu ?
Extrait de l'introduction à l'étude du traité : Léon Bourgeois, Le traité de paix de Versailles, Paris, 1919. |